Episode 03: J’ai reçu ma facture d’électricité

 

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Mon problème de facture de CIE enfin réglé, je guette la sortie du bâtiment pour savoir si « les gros bras* » de tout à l’heure sont toujours là. En passant la tête, je m’aperçois qu’un nouveau gnaga* occupe l’attention de tous. Une tantie affairée* raconte déjà l’histoire.

« Dépuuuuu matin, 7h30, les gens sont là. Les caissières sont arrivées entre 8h-8h30. Sur 5 guichets, yen a 2 seulement qui ont ouvert. Et pu*, elles disent on na qu’à se patienter* parce qu’elles n’ont pas encore mangé leur pain. »

{Manger son pain = prendre son petit déjeuner. L’image du spaghetti et de la tomate coincés dans les dents de la Directrice commerciale m’est revenue.}

« Elles prennent tout leur temps. Pour calculer là même on parle pas. Calculatrice waaah, ordinateur waaah, système informatique waaah, tous les quoi-quoi-quoi pour calculer* vite-vite là, elle sait pas utiliser. Donc, elle s’est levée pour aller demander à sa camarade. Quand elle est revenue, elle dit on n’a qu’à se patienter encore parce que courant est coupé… Tchrououuuu*….!!! N’importe quoi ! Se foutent des gens ! 
Donc, elle dit que leur système informatique là est en panne. 
C’est dans ça, ya un monsieur qui n’a pas supporté. Il a pété les câbles ! Voilà palabre ! »

{Péter les câbles = péter un câble – Je ne sais pas pourquoi les ivoiriens aiment déformer le français pour dire la même chose au final !}

« Les gens ont soulevé le palabre du monsieur là. Le surveillant était débordé. Il est sorti de la cour pour appeler de l’aide… »

Elle n’avait pas fini son récit que je compris pourquoi il y avait ce dozo* qui caressait fermement les mollets de certaines personnes avec une chicotte.

Il faut savoir que le surveillant de la CIE a à sa charge la bonne gestion des rangs. Il doit empêcher l’accès aux infiltrés et arrêter les cafouillages. Ca c’est la partie officielle. 
Dans la partie officieuse, le surveillant de la CIE est le plus souvent illettré et ne connaît que la loi du bâton. Souvent impuissant devant une demande de renseignement, il est parfois la cause de malentendus et dégaine au quart de tour.
Sa gestion des rands est très simplifiée:
- Un client trop nerveux, il en vient aux mains ;
- Une personne qui se trompe de rang, il s’abat sur le malheureux ;
- Une bousculade, il dégaine la ceinture ;
- Un palabre qui éclate, il devient karatéka ;
- Une vague de protestation, il ponctue la cacophonie d’insultes exotiques.
- Un cafouillage, il sort la solution ultime : le tonton dozo*.

Abasourdie, je demandais naïvement, « Mais d’où ils sortent ces gens ? Qui c’est qui les recrutent ? »
- Aie ?? Question faut pas poser, c’est ça y poser ? Rétorqua la tantie. « Quand tu vois leur pantalon-treillis là… »
Yeux voient, bouche parle pas. J’ai pris ma route en même temps.

Légende :
*Les gros bras: des musclés.
*Gnaga : dispute, palabre
* Une tantie affairée : une tantie très curieuse, qui cherche à tout savoir et qui est la première à tout répéter.
* Et pu : et puis (déformation).
* Se patienter : patienter, attendre (déformation).
*Tchrououuuu : onomatopée marquant la désapprobation.
* Soulever le palabre de quelqu’un : entrer dans la dispute.
* Tous les quoi-quoi-quoi pour calculer: tous les outils qui permettent de faire les calculs.
* Dozo : chasseurs traditionnels du Nord de la Côte d’Ivoire.

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